Ils marchaient l’un derrière l’autre, à quelque distance.
Mario ouvrait le chemin, tricotant de ses jambes courtes, donnant de temps à autres un coup de bâton dans un bouquet de saxifrage. Il le faisait sans raison, semblait en tirer une brève satisfaction. Les touffes ployaient d’un coup, se redressaient dès qu’il avait le dos tourné. Thésée le suivait posément, ses yeux fixés sur les cailloux. Il remuait parfois les lèvres, comme s’il poursuivait un colloque intérieur. Il fronçait le nez, également. Tous deux perdaient l’or du soir qui tombe, et les nuages barbelés qui jouaient à griffer le ciel entre les cônes des pins. Leurs pieds faisaient chlof chlof sur la sente en épingle.
Un temps s’était écoulé, mais le crépuscule s’éternisait dans cette périphérie. Après le bois vint un espace dégagé. Ils atteignaient la montagne, elle était belle, ils s’en foutaient bien. Mario attendait que son compagnon parle, ce qu’il finit par faire, au moment où ils dépassaient la pierre dressée qui ressemblait à un traîneau sous la lune :
- Comment trouves-tu Ariadne ?
Mario prit le temps de penser ou de reprendre son souffle. Ses moustaches ne bougeaient pas quand il parlait, mais il fallait une grande attention pour s’en rendre compte.
- C’est une femme admirable. D’une grande richesse intérieure.
- Tu te fous de moi ?
- Non.
Il déchira l’emballage d’un paquet de chewing-gum et le tendit à Thésée, qui refusa d’un geste. Remis dans sa poche, il ajouta :
- Elle a aussi une poitrine remarquable.
- C’est vrai.
Devant eux, et surtout en dessous, s’étendaient les vals de Nagikorosk. Les lumières s’allumaient dans les immeubles d’adobe, très loin. Le reste du tableau était essentiellement minéral et végétal, c’est à dire naturel. Ils restèrent un moment face à la nuit qui gagnait très doucement, du creux de la cuvette, les pans rocheux. C’était comme emplir une bassine de ténèbres. Mario ceignit sa frontale, Thésée alluma sa maglite et ils reprirent leur route.
- Ca n’est pas dangereux de marcher dans l’obscurité.
Mario n’avait pas entendu le point d’interrogation.
- Tu crois vraiment ?
- Non, je demande.
- Je ne sais pas. Moins dangereux que d’insulter un chef de la mafia.
- Que de conduire les yeux bandés.
- Que de faire la guerre.
Ils scandaient leur conversation au rythme binaire de la marche. Celle-ci avait beaucoup ralenti, soucieux qu’ils étaient devenus de ne pas faire le grand saut.
- J’ai vu ses parents, tu sais.
- Oui.
- C’est vrai, j’oubliais. Bon. Il y a des choses que je ne comprends pas. Le monstre que nous traquons, en réalité. C’est son frère. Enfin, son demi-frère. C’est trop compliqué. Je crois qu’elle est chez elle. Elle ne fait que pleurer. Ou bien elle mange de la glace dans des pots d’un litre. Pourquoi tout ça ?
Mario attendit la fin du monologue.
- Vous traquez un monstre ?
- Tu ne savais pas ? Oh. Laisse tomber. C’est secret défense.
- Et je ne peux pas vous aider ?
- Aucune idée.
D’en haut, en provenance du sommet et pressé de redescendre avant la nuit, venait une troupe de scouts femelles. Elles étaient encore hors de vue, mais le malin vent de nuit apportaient des bribes de leurs hymnes (ça ne ressemblait à rien, des syllabes décousues). Thésée se tut quelques mètres, mais il ne les entendit pas.
- Est-ce que c’est une coïncidence ? Est-ce que tout a été décidé par avance ? Est-ce qu’on a le choix de faire ce que l’on fait ? Est-ce que le destin existe ? Est-ce qu’Ariadne est devenue flic pour retrouver son frère ? Est-ce qu’elle savait dès le début ? Est-ce qu’il était dit que je devais la rencontrer ? Fais-je ce que je fais de ma propre initiative ? Les mots que je prononce sont-ils bien de moi ? Ne suis-je ici que pour faire plaisir à mon père ? Pourquoi refuse-t-elle parfois que nous fassions l’amour ?
- Ecoute, fit Mario.
Thésée attendit une suite qui ne vint pas. Il croyait que Mario avait oublié les points de suspension.
- Quoi ?
- Ecoute. Tends l’oreille.
Cette fois on entendait nettement le choeur de vierges. La musique était laide, mais les voix étaient douces. Il faisait nuit sur le monde, ils étaient deux hommes seuls, et à leur rencontre venaient les vingt jeunes filles promises aux martyrs par tous les bons livres sacrés.
Elles apparurent dans le faisceau qui émanait du front de Mario. Il passa vite sur leur costume, mais détailla au passage les cuisses nues, les cous bronzés qui plongeaient dans les chemises, les accroche-coeurs, humides de sueur qui collaient aux tempes et les yeux éblouis des apparitions. Thésée, lui, ne regardait rien. Pas par pudeur, par oubli : au milieu d’une conversation d’homme, il oblitérait jusqu’à l’existence de l’autre sexe. C’était un paradoxe. Un peu triste, quand on y réfléchit.
La troupe était passée. Mario ne commenta rien, mais pendant une centaine de pas il plissa les sourcils, affairé à retenir ce qu’il venait de voir. Des morceaux de peaux se perdirent au classement, mais il en garda suffisamment par-devers lui. Plus loin, il se prit à siffler.
A une demi-heure du sommet, Thésée reprit :
- Rien n’a-t-il donc de sens ? Tout est-il autre qu’il paraît ? Notre vie demeurera-t-elle incompréhensible ? Pourquoi me sens-je si vide ? Si triste ? Si absolument responsable ? Ai-je raté ma vie ?
- Ecoute...
Thésée tendit l’oreille. Il entendit le vent, la nuit, et la masse de la montagne qui craquait tout bas, étirant ses fondations pour se désengourdir.
- Il y a deux remèdes que je connais à ton affection, poursuivit Mario.
Ils franchissaient l’arrête pour la première fois. Des à plats noirs avait effacé leur objectif, et le drapeau Paraïen qui y flottait.
- Le premier c’est de se mettre aux commandes d’un avion, n’importe lequel, et de voler toujours dans la même direction en remâchant ses questions. Il faut regarder le moins possible les outils de bord. Ne pas prêter attention au paysage. Faire du cockpit une surface opaque. Essayer d’oublier ce que l’on sait. Ne penser qu’à son malheur. Ressasser. Puis faire plonger l’appareil, où que l’on soit. Continuer de douter. Et atterrir. C’est extrêmement difficile. A six cent pieds au-dessus du sol, l’air se met à vibrer, le manche branle, le siège tremble et la mort souffle dans ton cou. Toutes les questions se disloquent. Elles ne se résolvent pas, bien sûr. Elles prennent simplement leur juste mesure. Elles ne te sont d’aucun intérêt. Alors tu redresses comme tu peux, tu trouves un champ ou une jetée, un bout de caillou, une plage où te poser. Tu es heureux de retrouver le sol. Pour un pilote, il n’y a pas de meilleure thérapie.
Il ne savait pas si Thésée l’écoutait, en profita pour digresser.
- Je déteste les avions, en réalité. Le ciel est trop vide et la terre trop loin. Il n’y a que les atterrissages qui me plaisent. Les difficiles. Ca ne sert à rien de savoir poser un zinc sur un drap de lit deux places, je le fais pourtant, et j’en tire du plaisir. Voilà tout.
Le chemin était devenu un trait, une corde tendue entre des trous béants. Ils montaient pourtant encore.
- Et le deuxième ?
- Le deuxième ? feignit de ne pas comprendre Mario.
- L’autre remède ?
- Ah. Celui-là.
Le chlof chlof était devenu crac crac. Des pierres s’éboulaient et bouldinguaient dans l’abîme.
- Le deuxième remède, c’est la blague du singe qui trempe ses couilles dans mon verre de whisky.
Mario attendit la fin du chemin pour la lui raconter, et Thésée rit de bonne grâce. Tous deux se tenaient alors à la hampe du drapeau, qui battait au vent comme un grand slip. Ils se croyaient seuls : les avions de ligne qui les survolaient allaient tous feux éteints. Ils avaient une paire de testicules et s’en sentaient confusément heureux.
Quand ils prirent le chemin du retour, une partie des choses s’étaient dénouées.